| |
Un homme assis
seul sur un banc public. Autour de lui son Kambélé Koni (instrument de
musique traditionnelle à corde), un sac à dos rempli, plusieurs bouteilles
de vin vides et une à moitié pleine entre ses jambes.
Il regarde devant lui, éclate de rire et saisit son Kambélé Koni.
Il commence à en jouer et démarre une danse de chasseur, typique de celle
des Sénoufos qu’on trouve en Afrique de l’Ouest. Il se met à chanter dans
une langue inconnue et se met soudain à sortir des mots en français tout en
jouant de son instrument. Tout en parlant il se met à pleurer, ses mots
deviennent inaudibles. Il s’effondre sur son instrument de musique.
Cet homme est Burkinabè. Voilà 15 ans qu’il est parti de son pays, au
lendemain des premières réformes pour la démocratie .
Marié en France, père d’un enfant, il vit dans la rue depuis 6 mois, chassé
par sa femme pour infidélité.
Membre des Comités de Défense de la Révolution (CDR) créés pendant le
pouvoir de Thomas Sankara, il a dû quitter le pays après l’assassinat de
celui ci pour échapper à un emprisonnement certain.
Après deux ans de voyage qui l’amènent tour à tour au Niger, en Libye et en
Italie, il atteint finalement la France.
Ce jour là, assis sur ce banc, dans un mélange de dépression et de révolte
contre la société, il nous raconte l’espoir qu’avait suscité au Burkina Faso
et en Afrique le Capitaine Thomas Sankara. Et nous raconte pourquoi il ne
peut pas retourner dans son pays, ni rentrer chez lui pour voir sa fille.
I
Dans un monde où l’on a peur de l’autre , où l’étranger est vite perçu comme
étant la source de tous les maux de la société, il est important qu’en temps
qu’artistes « étrangers » en Europe nous donnions des témoignages qui nous
permettent d’aller à la rencontre de l’autre, de questionner l’autre à
travers notre humanité, nos espérances, nos solitudes, nos richesses, nos
différences. Et à travers notre histoire commune.
Quand j’étais révolutionnaire est d’abord né d’une rencontre entre deux
artistes Burkinabè vivant en Europe : Manibi Koné vivant en Belgique depuis
plusieurs années et Serge Aimé Coulibaly qui vit entre la France et la
Belgique.
Deux artistes qui avaient la volonté commune de parler de leur vie
d’étranger en portant un regard sur la société dans laquelle ils
s’inscrivent d’une part ; cela à travers le regard d’un sans domicile fixe,
qui erre en marge de la société.
Et d’autre part de parler de la révolution menée par Thomas Sankara ,
président du Burkina Faso du 4 Août 1983 au 15 Octobre 1987. Et ceci à
travers l’histoire de ce même SDF qui autrefois étais fier, travailleur
digne, progressiste ambitieux et qui désormais se trouve complètement vide ,
sans ambitions avec le passé comme unique espérance.
Cette pièce donne la parole à celui qui ne supporte plus l’indifférence des
autres, qui ne supporte plus le regard critique des autres, qui se réfugie
dans le passé pour espérer trouver l’ombre d’une fierté, pour espérer
trouver une certaine reconnaissance. Le texte, la musique , la danse de
Quand j’étais révolutionnaire répondront à un seul désir : celui de faire
passer l’émotion pour mieux interpeller l’autre.
Dans les sociétés traditionnelles en Afrique, tout commence d’abord par la
parole. Quand la parole ne suffit pas à exprimer tout ce qu’on a envie de
dire, on chante, puis le corps se met mouvement pour transcender la voix. De
ce mouvement naît la vibration, sensation qui se passe de mots, de chant, de
parole.
Après avoir délaissé le théâtre pour la danse depuis plusieurs années, Quand
j’étais révolutionnaire marque une étape importante dans ma vie d’artiste.
C’est la pièce où je rassemble tout mon vécu artistique, pour expérimenter
une forme qui, sans être nouvelle, nous offre une autre manière de voir la
création théâtrale, avec des codes issus de pratiques à la fois
contemporaines et traditionnelles africaines.
La rencontre avec Manibi est déterminante dans l’écriture de la pièce Quand
j’étais révolutionnaire : musicien-conteur, comédien, danseur traditionnel
et contemporain, il incarnera ce rôle qui relève d’une réelle performance.
Comment donner corps à la parole ? Comment défier la parole avec le texte ?
Cet homme aux prises avec le fouillis dans sa tête, pleine de son histoire,
de son parcours migratoire, de son exclusion à la marge de la société, cet
homme là est surtout à la recherche de lui-même.
« Peu d’hommes politiques auront suscité, avant [Thomas] Sankara autant
d’espoir, d’enthousiasme et de fierté dans la jeunesse africaine. Il avait
su exprimer avec des mots qui touchent juste, qui vont droit au cœur ce que
tout un peuple, un continent entretient dans ses entrailles, dans son
tréfonds depuis des siècles.
Sa voix était l’écho des humiliations quotidiennes contenues, des
souffrances tues, de la colère collective, du besoin d’émancipation
économique et politique [et social] […] de ceux qui sont exclus du pouvoir ,
interdits de parole. (David Gakunzi).
Depuis l’indépendance du Burkina Faso en 1960, Thomas Sankara est le chef
d’état qui a opéré le plus de changement en quatre années de pouvoir, plus
que n’importe quel autre.
Serge Aimé Coulibaly
Chorégraphie et mise en
scène : Serge Aimé Coulibaly
Interprétation : Manibi Djakaridja Koné
Texte : Serge Aimé Coulibaly, Renaud Antal
Création costume : Emilie Dufossé
Création lumière : Yann Hendrickxs
Arrangement musical : Benjamin Collier
Production : Faso Danse Théâtre, Association Doni Doni, Le Grand Bleu - Établissement National de
Production et de Diffusion Artistique - Lille Région Nord-Pas de Calais,
Culturesfrance – Ville de Lille, avec le soutien de la Condition Publique.
|
|